Découvert par hasard (what a shame!) sur les étagères de la section "French" au cinquième étage de la New York Public Library, le prix Renaudot 2007, "Chagrin d'école" de Daniel Pennac.
Il est de certains livres comme d'une musique, d'une personne, d'un film. On adore ou on déteste. J'ai dévoré "Chagrin d'école" comme je peux me régaler d'une tarte tatin surmontée d'une boule de glace à la vanille. Chaud-froid délicieux, jusqu'à la dernière miette.
Chapeau Mr Pennac! Vous êtes le premier à m'avoir extirpée de ma contemplation de la skyline, le matin, sur la ligne J. Trois mois où chaque matin, je me réjouis d'être aux premières loges de ce spectacle inouïe de l'East River et de l'amoncellement vertigineusement esthétique de Manhattan, parfois scintillant aux aurores, ou perdu dans les brumes du soir.
Phrases, paragraphes et chapitres, dévorés à toute allure. Vite! Next station, we get off. Encore un peu, en savoir plus. Eclater de rire ou murmurer : "excellent!".
C'est ainsi que cette semaine, Mr Pennac, vous avez été un compagnon précieux, quant à votre réflexion sur les différents parcours scolaires, les rapports élèves/professeurs, et les débats multiples au sein de l'Education Nationale.
Semaine particulièrement difficile pour Nico, victime pour la deuxième fois depuis octobre de "bullying". La loi l'interdit ici, à New York, mais certains élèves n'ont pas froid aux yeux et se permettent moqueries, railleries à répétition et semblent ne pas se rendre compte du mal qu'ils font. Pré-ados tout puissants, agissant en toute impunité, vraisemblablement à la recherche (inconsciente) de valorisation, de reconnaissance et de pouvoir sur l'autre.
D'un tempérament profondément optimiste, et confiante en la nature humaine, définitivement admiratrice de Rousseau et tournant le dos au nihilisme, j'attends une amélioration rapide de la situation.
Alors oui, Mr Pennac, vous nous avez aidés, à votre manière, par votre style, votre analyse, votre humour. Avec comme point d'orgue, le chapitre VI "Ce qu'aimer veut dire", partie 8 :
" Un enfant est mort dans les années soixante-dix. Appelons-le l'enfant Jules, du prénom de Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique entre 1878 et 1883. Nous faisons comme si l'enfant Jules était immortel et datait de toute énernité, mais il fut conçu il n'y a guère plus d'un siècle et je réalise avec stupeur qu'il aura vécu moins longtemps que ma vieille maman. Imaginé par Rousseau vers 1760 sous la forme d'un prototype mental prénommé Emile, il fut mis au monde un siècle plus tard par Victor Hugo, qui se faisait un devoir d'arracher les enfants au travail où les enchaînait le monde industriel naissant. "Le droit de l'enfant, c'est d'être un homme, écrivait Hugo dans -Choses vues- ; ce qui fait l'homme c'est la lumière ; ce qui fait la lumière c'est l'instruction. Donc, le droit de l'enfant c'est l'instruction gratuite, obligatoire". Dans la fin des années 1870, la République fit asseoir cet enfant sur les bancs de l'école laïque, gratuite et obligatoire pour que fussent satisfaire ses besoins fondamentaux : lire écrire, compter, raisonner, se constituer en citoyen conscient de son identité individuelle et nationale.L'enfant Jules avait deux casquettes : il était écolier en classe, fils ou fille dans sa famille. La famille avait à charge son éducation, l'école son instruction. Ces deux mondes étaient pratiquement étanches et l'univers de l'enfant Jules l'était aussi : il assistait sans la moindre documentation aux terrifiants bourgeonnements de l'adolescence, il se perdait en conjectures sur les particularités de l'autre sexe, il imaginait beaucoup et corrigeait avec les moyens du bord ; quand à ses jeux, la plupart relevaient de sa seule faculté à les imaginer. Sauf cas exceptionnels, l'enfant Jules ne participait pas aux préoccupations affectives, économiques ou professionnelles des adultes. ... Reste que les droits de l'enfant Jules se limitaient à celui de l'instruction, ses devoirs à être un bon fils, un bon élève et , le cas échéant, un bon mort : sur une armée de six millions d'enfants Jules, 1 350 000 furent massacrés entre 1914 et 1918 et la plupart des autres n'en revinrent pas entiers.
L'enfant Jules vécut cent ans.
En gros.
Arraché à la société industrielle pendant le dernier quart du XIXe siècle, il fut livré cent ans plus tard à la société marchande, qui en fit un enfant client."
L'enfant Jules devenu enfant-client se livre au Bullying parce que l'école cède parfois à l'éducation ce qu'elle devrait conserver à l'instruction.
Une heure de RV dans le bureau d'un principal à discuter et argumenter sur le thème de l'éducation, alors que nous étions dans un lieu dédié à l'instruction.
Vaste débat!
Il a suffit que je montre votre livre, Mr Pennac, à la pause déjeuner, à trois collègues américains, dont deux comprenant un peu le français. A la lecture du titre et l'évocation des thèmes du livre, une discussion s'est engagée sur le rôle de l'école, la mission des enseignants. Quatre enseignants : quatre avis différents.
Diversité.
Quatre parcours différents. Quatre vécus. Même génération. Un océan qui sépare. Et les mêmes préoccupations.
Moi, je dis, instruisons. Et laissons aux parents le soin d'éduquer...![]()