Tout n'est jamais que question de point de vue. Anthony Browne l'illustre merveilleusement bien avec son album "Une histoire à quatre voix".
En cette fin d'année scolaire, où il faut courir après le temps ("rush" des éval' de fin d'année, challenge quasi-impossible-à-tenir pour enfin "boucler" le programme...) et composer avec le temps qu'il fait (32° tout de même aujourd'hui et fenêtres fermées pendant la récréation des grands car trop de brouhaha... 15 minutes à transpirer et essayer de se concentrer sur la leçon de phono et le son [en-an-em-am].
Alors, nul besoin de quatre voix pour raconter cette journée banale (ou épique... cela dépend du fameux "point de vue"). Deux suffiront.
1ère voix...
Le réveil sonne (formule bien désuète puisque c'est mon "aïe-machin" qui laisse s'échapper quelques petits gazouillis d'oiseaux printaniers pour m'inciter doucettement à sortir de mon lit en ce mercredi matin). Les gazouillis de mon smartphone laissent place aux vrais gazouillis des oiseaux de mon jardin. Cette journée va être merveilleuse. Le pont de la Pentecôte encore frais à mon esprit et les retrouvailles familiales m'ont permis de me ressourcer.
Petit déjeuner pris tranquillement devant BFM. Quelle chance de n'avoir que 10 mn de trajet alors que les franciliens doivent composer avec grèves du RER + taxis.
C'est le coeur léger que je conduis ma petite C1 dans les rues non encombrées de ma petite ville méditerranéenne. Je trouve assez facilement une place gratuite pour la journée et j'arrive suffisamment à l'avance pour pouvoir préparer mes photocopies et mon TBI pour la journée.
Je retrouve mes élèves. Fidèles à eux-mêmes : souriants, énergiques, travailleurs (la 1ère voix ne peut QU'ECRIRE cela bien entendu), prêts à tout pour faire de cette journée une belle journée (1ère voix oblige!).
Entre 8h30 et 17h00, ces chères têtes blondes, brunes et châtains vont donc se frotter à de l'anglais, de la lecture, des exercices sur les synonymes, la soustraction avec retenue, les nombres de 70 à 79, des évaluations français et mathématiques, un nouveau son en phono, "sous le ciel de Paris" chanté par Edith Piaf et un peu de sport pour clôturer cet emploi du temps quelque peu chargé.
Entre midi et 14h, une petite balade en centre-ville me permet de prendre connaissance de la fermeture momentanée de l'office du tourisme. Mes CM2 n'auront donc pas leurs images sur Perpignan et sa région pour coller sur leur livre en anglais : ce sera l'occasion pour eux de développer leur talent de dessinateurs et d'illustrateurs. Nous nous retrouvons entre collègues dans la salle des maîtres à chantonner "Sous le ciel de Paris", accompagnés par un collègue guitariste. Nous nous préparons de bonne humeur pour le centenaire de notre école. Je ne peux m'empêcher de penser à mes deux années à NY. Un tel moment était impossible et la seule écoute d'une chanson aussi emblématique de la France m'aurait fait échapper quelques larmes...
Ma journée se termine par une heure d'étude surveillée. Puis retour à la maison et une longue douche rafraîchissante et délassante.
2ème voix...
Autant annoncer la couleur!!
Le réveil sonne. Gazouillis ou pas, peu importe... Arrivés à cette période de l'année, ce ne sont plus des paupières qu'il faut ouvrir mais deux portes de garage rouillées. Et ce n'est pas le WE prolongé de Pentecôte qui a arrangé les choses. Les WE, c'est pour en profiter et donc, pas si reposant que ça. Le 1/4 d'heure qu'il faut pour me lever en novembre se transforme allègrement en 1/2 heure. C'est assez pathétique.
Cette journée de travail est bénévole. Tous les enseignants de France et de Navarre l'ont déjà effectuée. Allez comprendre! Véritable info. Et pas Intox...
Petit déjeuner devant BFM - TV. C'est confirmé : j'habite bien en France ... Double grève très suivie : RER + taxis. A Paris, les gens sont à la fête. Allez, une p'tite tartine pain beurré confiture abricot pour me remonter le moral.
Pas de problème de circulation en particulier ici, dans ma petite ville méditerranéenne, mais il faut composer avec les feux rouges grillés et les insultes d'un ado-sourd-à-cause-de-ses-écouteurs-vissés-à-ses-zoreilles... et hop! Un doigt en ma direction (et ce n'est pas le pouce).
Mon école de centre-ville a ceci de particulier que les places de stationnement alentours sont ..... payantes. Chaque matin, c'est la galère pour trouver THE place gratuite. Youpi!!!! Trouvée... A côté du cimetière et des trottoirs jonchés d'excréments de chiens. Je me remets difficilement d'une foulure au pied gauche et c'est en boitant que je me vais clopin-clopant à l'école.
L'accès à la photocopieuse est comparable à un poulailler de 1000 volailles à qui l'on propose un seul bac de graines. J'arrive tant bien que mal à avoir mes photocopies. Je les porte tel un trophée jusqu'à mon bureau.
Je retrouve mes chers élèves. Un quart d'entre-eux ne s'est jamais résolu à se ranger au son de la cloche. Il faut dire qu'en ce moment, leur fascination pour une fourmilière sur les fenêtres de la maternelle est sans limite. Le jeu étant de faire grimper une ou deux fourmis sur l'avant-bras et de ramener le malheureux insecte dans la classe, histoire de voir si la technique opératoire de la soustraction peut intéresser ces infatigables travailleuses.
Anastasia (qui ne s'appelle évidemment pas Anastasia) a du mal à entrer en classe en marchant. Malgré son très joli chapeau de paille à fleur rose, Anastasia ne peut s'empêcher de renverser au passage le seau où sont entreposées les cordes à sauter et quelques chaises retournées sur les tables par le service d'entretien. La journée commence.
L'obsession de tout instit' qui se respecte en cette fin d'année est de finir le programme. "Challenge" essentiel à s'imposer que les évaluations sont là et que les élèves doivent être prêts. Mais il faut jongler avec les niveaux des élèves, les absences des uns pour cause de varicelle et des autres pour cause de ... WE prolongé ou de négligence de lecture de la note d'information collée dans le cahier de liaison. Peut-être faudrait-il donner les infos à l'hygiaphone à la sortie des classes (un brin "cynique" cette 2ème voix mais bon...).
Entre midi et 14h, la pause doit me permettre de rassembler des documents sur la région afin que mes élèves de CM2 illustrent leur livre d'anglais. L'office de tourisme est momentanément fermé : deux employés me disent qu'il faut alors marcher une dizaine de minutes pour trouver un point tourisme temporaire. Mon pied n'y résisterait pas. Je rentre bredouille. Les élèves dessineront.
L'après-midi s'étire, entre évaluations, exercices de mathématiques, une chaleur crescendo et des enfants fatigués pour qui fatigue = excitation. Je passerais sous silence les détails de cette agitation.
Et c'est ainsi que se termine cette journée d'école, 3ème trimestre, dans le Sud, avec un 32° Celsius : épuisés, dégoulinants, avec une semaine de 4 jours en continu. Je ne peux m'empêcher de penser que ce sera ainsi l'année prochaine (enfin...... pas si loin en fait.... dès septembre, c'est à dire dans à peine 3 mois). Une semaine sans pause le mercredi et ça n'est pas quelques 1/4 d'heures en moins par-ci par là qui feront la différence. Un programme tout aussi chargé. Et vogue la galère.
1ère voix : éternellement optimiste.
2ème voix : tristement cynique.
Ceci dit, nous sommes tous faits ainsi : ambivalents, contradictoires.
Deux poids.
Deux mesures.
Et c'est ce qui nous permet d'avancer.
Question d'équilibre...