Le premier acte vraiment fondateur lorsque je m'installe dans un nouvel endroit, c'est aller à la bibliothèque (il est ainsi de certains lieux emblématiques sur lesquels j'aurai l'occasion de revenir).
A New-York, ce fut la New York Public Library. Je ne peux passer sous silence la section que je pouvais me permettre de fréquenter, à savoir les petits romans pour pré-adolescentes et les nouvelles faciles à lire. Le challenge de l'époque étant de mémoriser quelques mots chaque jour et d'engranger un lexique suffisant pour pouvoir prétendre emprunter des ouvrages de la section adultes.
Je me suis surprise, un jour, à vouloir m'attaquer à gros. Très gros. Un minuscule ouvrage de format carré dont seul le nom de l'auteur m'évoquait LA littérature, la grande, l'immense : Shakespeare. Le livre était si petit. Et si peu à lire. Bien mal m'en a pris. Je me retrouvais dans le métro, les yeux écarquillés, n'y comprenant rien et bien attrapée de mon impétuosité.
A Nice, ce fut la bibliothèque Louis Nucéra. Jouxtant le Mamac, le théâtre et la coulée verte. Bref, un endroit délicieux pour tout être qui aime à se nourrir de beau, de rare et de précieux.
Une section de livres en langues étrangères à ravir quiconque veut entretenir sa fluence en anglais, en italien ou russe...
Là encore, beaucoup de modestie. Mon choix est souvent guidé par le titre et ma compréhension de la quatrième de couverture.
C'est optimiste, un brin désuet, le lexique est accessible : je prends.
C'est tortueux, complexe et je bute à chaque phrase : exit!
J'ai toujours eu le goût de lire.
Mais là, ça s'aggrave!
Je me souviens avoir passé des heures, recroquevillée dans un fauteuil chez mes parents. Mon frère dans le fauteuil à côté. Seul le tic-tac de l'horloge-bronze-tarzan-panthère-terrifiante-de-mon-enfance troublant la sérénité du moment. Ou bien nos éclats de rire lorsque le capitaine Haddock en venant à lâcher ses "Mille millions de mille sabords" ou quand le professeur Tournesol faisait répéter inlassablement les Dupont et Dupond.
Puis ce furent Camille, Madeleine et Sophie. La Comtesse de Ségur et la description à l'eau de rose du quotidien d'une famille noble de province. Ce dont je me souviens le plus, c'est la bonté qui émanait du portrait de ces petites filles. Et la description des moments de bonheurs, les fleurs, la confiture, les jeux.
Je n'ai jamais retenu les noms d'auteurs. A ma grande stupéfaction! Je ne sais pourquoi. J'ai pourtant étudié les plus grands. Bac littéraire. Et mes samedis après-midis étaient l'occasion de grimper les marches de la très belle bibliothèque Emile Zola à Perpignan. Marbre, fresques au mur, intérieur grandiose. De là à m'imaginer descendante éloignée de Rostopchine, il n'y avait qu'un pas.
Pour survivre à l'ennui de lire des romans-lecture-facile- à New York, je franchissais parfois la 5e avenue et était infidèle à l'imposante façade flanquée de ses deux lions Patience et Fortitude. Je me glissais furtivement au 4ème étage du bâtiment qui leur faisait face et humait l'odeur des livres en langue française dont j'ignorais la provenance. Avaient-il traversé l'Atlantique dans des malles, dans des valises? Etaient-ils restés quelques heures, quelques jours à Ellis Island, pour regagner la terre ferme et l'île de Manhattan?
Je lus "Les mots" de Sartre. Ou plutôt je bus ce livre tel un nectar de pêche aux heures les plus chaudes de l'été. Je n'étais alors plus dans ce wagon de métro aérien surplombant BedStay et le Brooklyn tagué de graffitis insolents, mais plongée dans les méandres et les confidences d'une introspection merveilleuse.
Je n'ai jamais cessé de lire.
J'ai eu, comme la fée électricité, des heures creuses.
Mais ma table de nuit a toujours été flanquée de trois ou quatre ouvrages, surmontés de lunettes depuis quelques années déjà.
Routine me direz-vous.
Que nenni!
La passion de la lecture ne vous quitte jamais. Telle la musique, elle peut rendre (ou ponctuer) votre journée de petits (ou grands) moments de surprise, de quiétude, d'impatience ou d'abandon total.
Je lis partout : dans le bus.
Sur la plage.
J'étais hier face aux vagues. Tellement prêt que l'écume vaporisait les pages de "Retour parmi les hommes". Insensible aux galets, ce n'est qu'en me levant après une heure que je me promis de faire l'acquisition de ces petits matelas de plage que toute niçoise a dans son placard.
Je lis sur ma terrasse.
Je lis chez mon kyné, pendant les soins et les massages. Dans la salle d'attente. Cela le fait sourire. Il ignore ma hâte à savoir ce qu'il adviendra de Vincent de l'Etoile.
Je lis assise, allongée.
Debout à Monop', devant une table bistrot, en mangeant un immonde sandwich-jambon-emmental, quelques poèmes d'Aragon dont j'ignorais qu'il ait décrit avec autant de superbe le carnaval de Nice. En fond sonore, la bande musicale de la Croisière s'amuse. Cherchez l'erreur! Et la caissière de me dire "ça n'est pas un salon de thé ici" pour répondre à ma question "Y a t-il des chaises?".
Bref, je trouve que mon état s'aggrave.
Ma dépendance s'accentue.
J'y trouve une satisfaction sans nom.
Je suis une combinaison d'un "rat de bibliothèque" et d'un "bookworm".
On ne se refait pas!
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