Enseigner le FLE n'est pas bien différent de tout autre enseignement, en ce sens que vous transmettez un savoir à des élèves qui sont aussi divers que dans toute classe lambda. Il n'existe pas de formule magique pour déclencher chez l'élève allophone des capacités soudaines à intégrer une nouvelle langue. Donc, pour l'élève étranger, c'est comme pour TOUS les autres élèves : pré-requis, aptitudes, rythmes différents, histoire personnelle, familiale, intérêt pour l'école ou pas, envie de s'investir ou pas.
Un élève est un petit être complexe. Il n'est pas une valise que l'on pose là, et que l'on va ouvrir, pour la remplir d'un contenu quelconque, et que l'on va refermer en disant. ça y est! J'ai fait le job. La valise est opérationnelle. Elle peut glisser sur le tapis pour s'envoler vers d'autres horizons.
Plus de trente ans de carrière et dix ans à enseigner le français langue étrangère (ou seconde). J'en ai vu défiler des profils d'élèves.
Celui qui, tel une éponge, va intégrer les mécanismes de la nouvelle langue en un temps record. Parfois trois mois suffisent. Celle qui va prendre son temps, et qui progresse par paliers réguliers. Une brique après l'autre. Et le mur est solide. Celui qui veut brûler les étapes, qui se lance, est maladroit, mélange les langues et fait que l'on rit parfois, surtout lorsqu'il s'agit de faire répéter un mot à la maîtresse, mais en chinois ou en albanais. Celui-là aura son mur un peu fantaisiste, à la manière d'une façade street-art. Celle qui est studieuse, qui veut tout comprendre, qui analyse. La scolaire. Elle appliquera les règles à la lettre. Elle surpassera tous les autres élèves, les francophones, les natifs. Et ne fera aucune erreur d'orthographe dans ses dictées, au grand étonnement de ses camarades et de ses professeurs. Mur parfait. Lisse. Au cordeau.
Et puis, il y a cet élève. Celui qui n'y arrive pas. Non pas qu'il n'ait pas envie. C'est tout le contraire. Il voudrait. Il vous regarde de ses yeux ébahis en pensant que vous détenez un trésor lorsque vous ouvrez votre bouche. Non, ce n'est pas votre couronne argentée que vous voudriez d'ailleurs changer pour une résine plus discrète, mais là on s'éloigne du sujet. Cet élève donc, vous admire et voudrait bien vous faire plaisir, mais voilà : il n'y arrive pas. Tout se mélange. Les mots, les lettres, les images. Tout va trop vite. Il est perdu. Il essaie. Encore. Et encore. Et quand ça bloque trop, les larmes viennent et le désarroi est immense. Les camarades consolent, ont de la peine et ne comprennent pas. Quel enseignant ne s'est pas dit : "Comment vais-je y arriver avec celui-là?".
C'était en octobre dernier.
Et un jour d'automne, j'ai promis à cet élève que l'on allait y arriver.
Ensemble.
Droit dans les yeux.
Avec toute la sincérité et la volonté dont je pouvais faire preuve à cet instant prévu.
Parce que pour que cet élève accepte de sortir du puits, il fallait que ma voix soit entendu. Et le puits était profond!
Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Phrase après phrase. Mot après mot. Syllabe après syllabe. Lettre après lettre.
Dédramatiser. Jouer avec les mots. Se moquer de soi-même. Ne jamais se moquer des autres. Accepter l'erreur. Recommencer. Faire des efforts. Etre aidé. Faire des efforts. Ne plus attendre l'aide. Faire des efforts. Voir que ça marche. Continuer.
Confondre le OI, le OU, le ON. Pendant des mois. Longs. Interminables.
Ne pas lire une phrase jusqu'au bout. Pendant des mois.
Ne pas abandonner.
L'élève vous accueille un beau matin d'hiver avec un petit pot en forme de lutin. Dans la terre, un minuscule kalanchoé qui ne demande qu'à pousser. Le symbole est fort.
Nous arroserons la plante précautionneusement pendant tout l'hiver et une partie du printemps.
Et tous les matins, ce beau sourire de celui qui veut apprendre. Encore.
Le OU est acquis. Mais subsiste le R qui le suit systématiquement car l'élève associe le son OU à OURS. C'est ainsi qu'il a appris ce son la première fois. Habitude difficile à lâcher.
Le OI viendra le mois suivant.
Puis viendront les CR, CH, GL et quantités d'autres mots.
Cet élève écrit ses mots avec patience. Régularité. Les dictées sont un grand moment! Les progrès sont là.
La conjugaison le rassure. C'est rythmé, régulier. Il apprend. Et se rend compte que la conjugaison revient dans ce qu'il dit. Etre au présent de l'indicatif sur sa leçon. "Je suis content aujourd'hui". Un verbe, ça vit.
La langue prend son sens. Il relie le tout. Il avance.
Le printemps. Petit Kalanchoé a perdu quelques fleurs.
Mon élève revient des vacances de Pâques plus motivé que jamais. Les questions apparaissent. Il veut comprendre. Les pourquoi? Les comment? Les quand? Il est curieux. Il a les mots maintenant. Pas toujours dans l'ordre. Mais le trajet de ma petite salle à sa salle de classe se fait en échangeant sur tout et rien.
Je le félicite. Je l'encourage. High five lorsqu'une phrase est vaincue telle une colline gravie.
Lecture de phrases, de consignes.
Mai. Toujours le même sourire le matin. Pantalons cours et frêles gambettes. Genoux écorchés par une chute au parc. ET là! Il me raconte.
ET nous écoutons.
Sa voix dans la petite salle de 15 m2.
OK, c'est long. Très long.
Mais nous savons tout. Du début jusqu'à la fin. Il y a même un passé composé au milieu de ce flot de paroles. Et si l'un des autres élèves du groupe fait mine de s'ennuyer, je fais les gros yeux et me tourne bien vite vers mon élève conférencier du jour, avec tout l'émerveillement et l'encouragement qui sied à un tel moment. Il parle! Il explique! Il donne des détails! Yesssss.
Juin.
Le temps des évaluations. Des bulletins. Des annonces de passage dans la classe supérieure.
Mon élève est demandeur. Il veut savoir. Et l'an prochain? Est-ce qu'il pourra venir encore dans la classe de français?
Evaluation de lecture orale.
20 mots à lire. 20 mots lus.
Un paragraphe à lire. Histoire lue ET comprise car reformulée d'une manière appropriée.
Moment de joie intense.
Notre petit groupe applaudit.
Promesse tenue.
Il n'y a pas de règles dans ma classe pour construire les murs.
Seules les briques comptent et le ciment que l'on utilise pour les faire tenir ensemble.
Murs hétéroclites faits pour être franchis une fois le ciment pris, pour courir nu pieds sur la prairie de l'autonomie.