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Question de perspective

Le printemps est là... bientôt. Je le sais. J'ai six ans et j'ai cette certitude que le beau temps va revenir. Les rues de mon nouveau quartier embaument le laurier-rose et les oiseaux me réveillent le matin. Nous sommes vendredi matin. La maison est calme. Je prends mon petit-déjeuner avec ma mère et ma grand-mère. L'odeur de la chicorée, du pain grillé se mêle à celle du chocolat au lait. Le trajet vers l'école se fera comme tous les jours, ma main dans la main de ma mère. Confiante. Nous rencontrerons, comme d'habitude, ce petit chien blanc et cette dame âgée qui nous dira quelques mots gentils. Je me retournerai pour regarder ce petit chien que je rêverai d'avoir pendant de longues années. Puis, détour vers le marché. Ma mère achetant chaque jour les fruits et légumes frais qu'elle cuisinera à midi et le soir-même. Détour par l'étroit sentier qui mène à l'église. Compliments du prêtre se rendant non loin de là. "Cette petite Marie ressemble à une poupée". Côté compliments, j'ai déjà entendu mieux. Surtout si l'on pense à ces poupées de cire au regard fixe et à au visage brillant. Bref. Arrivée à l'école, je retrouve mes amies. Nous jouons à l'élastique, aux billes, aux osselets(si, si... encore), à la corde à sauter, et oh! comble du bonheur et de l'extase, aux indiens, jeu ayant comme unique objectif de se faire enlever par les indiens,  nous les innocentes squaws qui ne demandions que ça. Arrivée dans la classe où nous devions poser sur la table notre mouchoir... en tissu. Mains posées dessus, paumes vers le plafond. Silence de rigueur. La maîtresse inspectant les petites menottes une à une, très précautionneusement. Cela sentait l'alcool de la machine à Stencil. La maîtresse ayant du passer beaucoup de temps à préparer nos fiches d'exercices. Elles étaient cependant rares car nous écrivions beaucoup. Fin de matinée. Je rentre à la maison. Souvenirs de repas fraîchement préparés. Repos à la maison. Puis retour en classe. Avec un peu de chance, Stéphane A. daignerait attraper petite squaw Marie... Mais c'est sans compter le dédain dudit Stéphane. Tant pis, je me rabats sur la corde à sauter. Petite comme je suis, je n'ai pas à me pencher de peur que mes camarades ne tournent assez haut la corde. Il me reste à sauter en rythme afin de faire gagner mon équipe.

Retour à la maison. C'est le soir. Ce souvenir très précis d'une soirée ordinaire : ma grand-mère écoutant la télévision (en noir et blanc), ma mère préparant une soupe de légumes, et moi, faisant mes devoirs sur la table de la cuisine. C'était calme. Personne ne m'a jamais demandé de faire mes devoirs. Je savais qu'il fallait. Alors voilà.

Que n'y avait-il pas à cette époque?

Point de télévision omniprésente, disponible tôt le matin !Si vous l'allumiez, il y avait une mire, étrange kaléidoscope, peu fascinant, fixe, qui vous dissuadait bien vite de rester devant votre téléviseur. 

Point d'ordinateur, de tablette, de jeux vidéos. L'ennui se faisait sentir? Les devoirs devaient être faits. Un petit dessin pour passer le temps. Et aider ses parents à mettre la table, à débarrasser faisait toujours plaisir et n'était pas négociable.

Point de téléphone portable. Tout juste un téléphone fixe dont je n'ai eu accès que beaucoup plus tard. Il était très onéreux d'appeler un autre département et les "coups de fils" à la famille lointaine étaient rares.

Qu'y avait-il à cette époque?

Le calme. La lenteur. La communication. Le différé. Un exposé à faire? Il fallait attendre l'ouverture de la bibliothèque où vous retrouviez avec d'autres camarades et vous passiez l'après-midi (entier) à recopier les paragraphes dignes d'intérêt pour le sujet demandé.

Le printemps est là... bientôt. Je le sais. J'ai cinquante-deux ans et j'ai cette certitude que le beau temps va revenir. Les rues de mon nouveau quartier embaument le mimosa et les oiseaux me réveillent le matin. Nous sommes vendredi matin. Je consulte la météo sur mon smartphone (cela va m'être d'un grand secours pour choisir ma tenue). Je vérifie mes e-mails. Mes amis de NY viennent de m'envoyer plusieurs notifications d'appartements  airbn'b et me demandent s'ils sont bien situés à St Tropez. Allez, un p'tit tour sur FB. Histoire de se booster d'une citation ou deux ou d'un petit trait d'humour d'une copine. 

Je prends ma douche en écoutant France Bleu Azur. S'il pleut et que je prends ma voiture, je souhaite savoir si la voie rapide est encombrée. Je n'ai pas (encore) opté pour une radio waterproof sarcastic

Je prends mon petit-déjeuner devant BFM tv. Je réécoute donc la météo pour la troisième fois (si vous suivez... cool). Ce moment étant totalement inintéressant, mis à part les tartines biscotte-beurre-confiture de framboise, j'éteins vite la télé.

Je me dirige vers mon arrêt de bus. Si le bus tarde, je consulte l'appli qui me donnera très vite l'information que je souhaite (mais cela ne fera pas arriver le bus plus vite). Chacun a son smartphone et envoie des textos à gogo, écoute sa musique, consulte FB. 

Dans le bus, j'ai le choix : regarder le paysage, lire un livre, un vrai, avec des pages et tout et tout, ou écouter de la musique. Franchement? Il n'est pas rare que je fasse les trois à la fois. ET OUI. Et si je reçois un message sur mon téléphone, et bien la sonnerie m'invite à le consulter. Je pourrais ne pas le faire, mais sait-on jamais. Cela peut être "urgent".

Arrivée à l'école. Je me dirige vers le photocopieur. Point d'alcool ni de Stencil. Les documents seront instantanément disponibles. J'insère ma clé USB dans le photocopieur et j'imprime les documents dont j'ai besoin. 

Arrivée dans ma classe, j'allume l'ordinateur et ouvre les diaporamas qui me serviront de support pour toute la journée. 

Qu'y a t-il à notre époque?

 

Le frénésie. La rapidité. La communication. L'instantanéité.

Une information? Vous cliquez. Vous obtenez.

Envie de parler à untel. Vous l'appelez illico.

Les besoins sont satisfaits instantanément.

Un projet peut être mené par des recherches internet et une skype conférence. 

Je suis en train d'écrire cet article sur mon ordinateur. La télé est allumée et Youtube diffuse dans mes oreilles le titre assez...... rythmé de Gesaffelstein OPR Bass Boosted . Bon, je vous l'accorde, il y a plus calme. Mais bon... Si vous voulez tester, c'est .

Avant de dormir, je vérifierai une dernière fois mes emails, ferai un petit tour sur FB et enverrai un message à mon fiston pour lui souhaiter bonne chance pour son concours de demain. Je répondrai à mes amis de NY pour leur indiquer quel appart' est le mieux situé à St Tropez.  Peut-être consulterai-je la météo. Que je vérifierai encore demain matin. Au cas-zoù.... 

Jusqu'où cela me/nous mènera?

A chacun de décider, me semble t-il...

Lorsque je sens que cela est "too much", j'éteins la télé, j'allume quelques bougies, j'écoute une intégrale de Chopin  et je laisse mon chat se blottir contre moi.

Alors, je retrouve le calme, la sérénité, le différé des informations qui ne sont, somme toute, pas si importantes à intégrer immédiatement.

Une petite journée sans aucune information, sans aucun message, sans FB, sans image virtuelle.

Juste une ballade, avec pour tout spectacle la nature ou  tout autre paysage environnant, les senteurs des fleurs ou des végétaux magnifiés par la pluie de la veille, et votre main dans la sienne, ce qui , à ce moment précis, vous suffit et vous ravit.

Un retour aux fondamentaux.

Au calme.

A la sérénité.

Au bonheur simple.

Pour Chopin, c'est ici

 

 

 

 

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