Jeune élève, au primaire, il me fascinait! Je trouvais que les gestes des institutrices étaient élégants lorsqu'elles étaient face à lui. Je pensais même : "Quel privilège ce doit être que de l'utiliser!". Comme j'étais petite (c'est encore le cas aujourd'hui
), je le trouvais immense, voire infini. Car il avait ceci de spécial qu'il "renaissait" chaque matin. Après la classe, le rituel de son nettoyage était toujours le même : éponge trempée dans le seau d'eau, essorage (mais pas trop), effaçage de haut en bas en se faisant chevaucher chaque trace humide laissée précédemment. C'est incroyable cette capacité d'observation et de mémoire que l'on a de quelques petits détails de l'enfance. L'odeur de la craie sur la surface mouillée m'est encore très familière.
Plus tard, au lycée puis à l'université, ses congénères étaient plutôt malmenés. Nettoyés avec moins de méticulosité, il arrivait même qu'ils ne soient pas lavés du tout, tout juste débarrassés de leurs écritures par un simple mouvement rapide d'un tampon, lui même très très poussiéreux. Les professeurs, peu enclains à perdre du temps à récupérer une surface parfaitement propre, n'hésitaient pas à réécrire par dessus ce nuage de poussière. Je détestais cela.
Les années ont passé.
Des bancs de l'école primaire, je suis passée aux chaises du collège et celles du lycée, puis de la fac. "Il" était toujours là, devant moi.
Et puis c'est arrivé... Je suis passée de "l'autre côté". Mon concours de l'école normale en poche et quelques années plus tard, je me suis retrouvée devant lui. Trop préoccupée à être efficace, je ne me suis pas attardée à mon élégance de geste d'écriture. Il faut dire que sans estrade, il m'était (et c'est toujours le cas) impossible d'atteindre son sommet. Il est encore tel un géant à conquérir à chaque fois.
Je dois bien l'avouer, je lui ai trouvé bien des défauts! Poussière sur les mains, craies qui se cassent, difficulté à écrire "bien droit", mains gercées et crevasses l'hiver après l'avoir lavé plusieurs fois dans la journée (je n'aime pas du tout ces tampons qui laissent une pellicule de poussière blanchâtre). Mais bon, nous avons cohabité ensemble pendant 25 ans! Un bon bout de chemin pour un compagnon qui, chaque matin d'école, vous accompagne dans la conquête du savoir.![]()
Nous avons été séparés un temps. Lorsque je suis partie enseigner à New York, c'est comme si j'avais fait un bon dans le temps. Cette surface jadis vénérée et depuis si longtemps familière avait été mise au rebut depuis pas mal de temps. Interdite de séjour, elle avait été recouverte de papiers de couleurs. Indigne, elle était masquée, pour laisser place à un concentré de technologie qui de par sa puissance et sa complexité ne laissait aucune chance à son concurrent traditionnel et devenu... obsolète.
"Il" me manquait beaucoup. J'était totalement désappointée. Ne sachant presque plus comment enseigner. L'on m'avait enlevée le prolongement de ma main d'enseignante. Mon élan naturel était ainsi coupé.
Il a donc fallu que je réapprenne à enseigner autrement, sans "lui". J'ai donc tenté de dompter "le" nouveau, celui qui trônait fièrement dans chaque salle, lumineux, imposant, et parfois capricieux il faut le dire puisque ne fonctionnant pas toujours très bien. L'autre, l'ancien, au moins, se suffisait à lui-même et était toujours fiable. Bref!...
Par nature, j'adore explorer de nouveaux horizons. Je me suis dit que ce n'était pas trahir l'ancien que d'utiliser le nouveau. Et j'ai adoré! Je n'y ai vu que des avantages en terme de pédagogies nouvelles, spécialement en FLE et FLS. Les élèves se régalaient et mon imagination était sans limite pour de nouvelles séances.
Le retour se profilait à l'horizon. J'avais presque oublié "l'ancien".
Et voilà que je me retrouvais face à lui. Un matin de pré-rentrée. La salle qui m'avait été attribuée en avait "un" : classique, trois volets, vert. Ouf! Une estrade pour que j'en atteigne le sommet. J'avoue que j'ai eu un moment d'arrêt. Je faisais un bond monumental en ... arrière! A nouveau les mains gercées, les craies, l'éponge, le seau d'eau. La culpabilité m'envahit. Ingrate que je suis!! J'en rêvais enfant. Et maintenant, voici que je regrette presque que d'avoir à m'en servir à nouveau.
Nous avons donc cheminé encore deux ans ensemble. Craies, éponges, poussière et tableau vert.![]()
Et puis la nouvelle est arrivée. Dans une semaine, "il" sera remplacé. Exit le tableau classique. Exit les craies de toutes les couleurs. Exit le seau d'eau et les éponges. Mon tableau d'un autre temps va prendre sa retraite et laisser place à un TBI (Tableau Blanc Interactif) ou Smartboard en anglais. C'est l'Amérique qui revient à moi. C'est le progrès qui envahit les écoles de France et de Navarre.
Je ne vais pas cacher ma joie d'avoir accès à une technologie de haut niveau. Cela va m'ouvrir le champ des possibles à un point que vous ne pouvez pas imaginer! Je suis donc ravie.
Mais...
Lorsque j'ai lavé mon tableau hier, vendredi, à 18h15, dans un silence implacable, avec pour seule lumière les réverbères de la rue, et bien je n'ai pu m'empêcher de ressentir une petite pointe de nostalgie car je savais qu'une page était en train de se tourner.
Le tableau "noir" de nos aïeux est bien loin. Pour en trouver, il faut aller dans des musées d'école. Les élèves, les parents s'émerveillent devant tant d'authenticité.
Faudra t-il aller dans un musée, dans 50 ans, pour retrouver nos tableaux verts?
Moi, je lui dirai au revoir dans une semaine...